Le selfie au delà de la simple représentation de soi

Le selfie au delà de la simple représentation de soi

 

Connaissez-vous les selfie ? Probablement que oui ! “Le selfie, ce geste très simple de se prendre soi-même en photo avec un smartphone et de publier instantanément le cliché sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter)”, est devenu planétaire nous explique ainsi Pauline Escande-Gauquié dans son livre Tous Selfie1. Cette activité quotidienne marque un changement irréversible : celui d’une véritable industrie de soi par l’image dans une société du spectacle qui aime regarder et se regarder. “

En 2014, plus de la moitié des internautes ont publié des clichés sur internet, dont 86% chez les 18-25 ans diffusés grâce à de multiples applications telles que Instagram Hipstamatic, Snapseed, Flickr etc. Et parmi tous ces usages photographiques, le genre selfie a commencé à exploser dès le 2012, et devient en 2013 le mot de l’année par le Oxford Dictionary. Mais revenons en au tout début, d’où vient le mot selfie ? la première fois qu’on a vu apparaître ce terme c’était en 2002 sur un forum australien, on a rajouté « ie » à « self » ce qui donne le côté affectif au mode selfie. Ce mot nous vient ainsi de l’argot, puis sera utilisé sur le site de partage flickr, puis sur le réseau social Myspace, puis enfin au géant Facebook et des plateformes telle que Tumblr.

Plusieurs facteurs nous sont expliqués par Pauline Escande-Gauquié, dans son livre Tous selfie qui ont contribué au phénomène : l’explosion des smartphones ce qui a permis de toucher toutes les tranches d’âges, toutes les classes sociales, et s’impose dans toutes la sphère sociale.

Les sujets recherchent avant tout une estime de soi à travers ces clichés. Ce qui s’est toujours inscrit dans la tradition de la photo mais la naissance des réseaux sociaux engendrent de nouvelles formes d’usages de la photo.

Un groupe de scientifiques sur les datas travaillent sur la question des styles de selfies à travers 5 pays répartis dans le monde2 en questionnant l’histoire de la photographie et les fonctions de l’image dans les médias sociaux.

Pourtant, montrer son visage n’est plus le seul intérêt que l’on trouve au selfie. Le décor en arrière-plan a également son rôle d’image comme message, comme l’explique A. Gunthert dans Image conversationnelle3. C’était une pratique au début très féminine qui s’est étendue aux célébrités et à la presse sur le web suscitant l’inquiétude, l’angoisse vis à vis des selfies comme les grands journaux tels que Guardian ou encore Times qui voient le selfie comme un motif de critique culturelle globale : l’indication de vanité du monde. Puis en 2013, le journal Times dit que “ nous sommes dans une génération du moi, moi, moi”.

Qu’indiquent ces selfies de nous-mêmes ? Les selfies partagés sur les réseaux sociaux ont-ils un impact dans notre vie sociale ?

Nous verrons dans un premier temps que le selfie est une représentation de soi, en partant du mythe du narcis vers la logique du secret. L’utilisation des applications de partage nous amènent à une maîtrise plus forte de son image car on devient le propre acteur de son outil et de sa communication. Ce qui en devient presque une vision théâtrale.

Mais dans un second temps, on constatera que ce phénomène va au-delà de l’individualité de l’usage : le selfie a ainsi un rôle de message et devient un agrégateur social en dépassant les sphères du privé pour s’étendre à la sphère publique, et en devenant un outil marketing intéressant pour les musées par exemple.

Enfin, nous ferons une étude de cas dans notre dernière partie qui permettra de catégoriser les différentes types de selfie et ainsi de décrire les pratiques du selfie ici sur Instagram en reprenant également des exemples de cas extrêmes.

1) Le selfie comme représentation de soi

 Le mythe de narcis

Au premier abord, on se dit que le selfie est narcissique, in vivo, le selfie est souvent comparé au mythe de narcis4 une sorte de recherche de l’estime de soi à travers le miroir de l’autre. “Je te regarde me regarder, je regardes combien tu m’aimes”. Une sorte de shoot quotidien ou encore à l’extrême, une obsession de soi. En effet le selfie est vu pour beaucoup comme quelque chose de négatif ou de grotesque.

Cependant, Pauline Escande-Gauquié dans son livre Tous selfie nous invite à ne pas confondre l’autoportrait et le selfie car contrairement à celui-ci, il implique le partage, et est fondamentalement lié à l’échange, il a pour but de provoquer du commentaire, voir même de la conversation. Pendant la période de l’adolescence, il peut même être source d’une construction identitaire par rapport aux autres.

Les sociologues appellent cela l’hyperindividualisme anxieux. L’individu, malgré de nombreux échanges compulsifs ne pense qu’à soi, et ne s’intéresse pas au monde qui l’entoure. L’utilisation du selfie est ainsi utilisé pour se rassurer, de savoir qu’on est aimé, qu’on est d’une certaine manière digne d’exister.

 

En effet, le selfie est pour certains sociologues, symptômes de ce qu’ils appellent “maladie dégénérative qu’est la modernité”. On voit fleurir, l’idée que le selfie est de l’égocentrisme acceptée par la société. Ainsi, ils voient le selfie totalement ancré dans notre époque. Cette théorie découle d’une mauvaise interprétation du mythe de Narcisse et du sens du selfie.

Le caractère narcissisme n’est en effet pas une démesure de l’ego comme on pourrait le croire, à l’inverse, le selfie peut être pensé comme une expérience égocentrique, un acte purement focalisé sur soi, où l’auteur est à la recherche d’une parfaite identité entre lui et son image. Il ne faut pas oublier l’écrasante solitude dans laquelle s’ancre le narcissisme et qui en est la condition fondamentale. La passion de Narcisse est aux antipodes du selfie, puisqu’elle le retranche de tout ce qui l’entoure. Or, le selfie a sa véritable raison d’être dans le partage qui peut en être fait. Il a vocation à être exhibé, étalé dans la sphère publique. Conceptuellement parlant, le selfie est anti-narcissique : il n’isole pas ; il connecte, il relie, en cela le comparer au mythe de selfie est totalement illusoir.

La logique du secret

Le selfie repose ainsi sur le principe de montrer au regard de tous, ce qui est normalement de l’ordre de l’intime. Serge Tisseron introduit ainsi sa notion d’extémité dans une société de la transparence.

“ Je propose d’appeler d’extimité le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. Ce mouvement est longtemps passé inaperçu bien qu’il soit essentiel à l’être humain. Il consiste dans le désir de communiquer sur son monde intérieur. Mais ce mouvement serait incompréhensible s’il ne s’agissait que d’exprimer. “

Pour lui, l’objectif du selfie a pour but de mieux s’approprier certains choses en les intériorisant grâce aux échanges avec les proches. L’intimité en devient ainsi plus riche. Il va plus loin dans cette notion, il dit que l’extémité ne peut, que si et seulement si notre interlocuteur partage le même système de valeurs que lui (identification de cet autre à nous-mêmes). Mais, sitôt la dynamique de l’extériorisation de l’intimité engagée, l’interlocuteur qui nous renvoie quelque chose n’est plus un double de lui même. Ce mouvement a toujours existé, et relève d’une sorte « d’instinct » qui est le moteur de l’existence, aussi bien du point de vue psychique individuel que des liens sociaux. En revanche, ce mouvement a longtemps été étouffé par les conventions et les apprentissages. Ce qui est nouveau, ce n’est pas son existence, ni même son exacerbation, c’est sa revendication et, plus encore, la reconnaissance des formes multiples qu’il prend. Les pratiques par lesquelles le soi intime est mis en scène dans la vie quotidienne ne revêt pas une seule forme, mais trois : verbale, imagée et corporelle.

Serge Tisseron a relié ainsi un troisième terme à intimité et extimité qui est : l’estime de soi. Celle-ci a d’abord besoin d’un espace d’intimité pour se construire. Mais l’intimité de chacun lui devient vite désuète s’il ne peut la partager. La construction de l’estime de soi passe donc ensuite par la mise en jeu du désir d’extimité (notion introduit par Serge Tisseron). Désir d’intimité et désir d’extimité sont le coeur de la construction de l’estime de soi et de l’identité.

La prise en compte du désir d’extimité et de ses manifestations a deux conséquences importantes. Il nous oblige à distinguer dans l’intimité deux aspects : l’intime, qui est-ce qui est non partageable parce que trop peu clair à soi-même autrement dit l’intériorité et l’intimité, qui a suffisamment pris forme pour chacun d’entre nous pour qu’il soit possible de le proposer dans cette démarche. Le désir d’extimité affecte l’intimité, mais pas l’intime : deux notions très différentes. Trois dimensions sont donc à extraire : le rapport à la sphère intime, le rapport à la sphère privée et la sphère publique, on pourra même en distinguer quatre : son rapport à l’intime, à l’intimité, au privé et au public. Le désir d’extimité peut faire passer l’intimité vers la sphère privée, puis vers la sphère publique; ou bien appréhender la sphère privée en investissant d’entrée la sphère publique. C’est ce qui se passe avec l’utilisation du web.

Ensuite, la notion d’extimité est inséparable de celle d’identités multiples. Plus la possibilité d’avoir plusieurs identités est importante, et plus le fait d’en rendre les diverses facettes visibles pour savoir dans laquelle s’engager est important, notamment à l’adolescence.

La maîtrise de l’image de soi.

 

Pauline Escande-Gauquié voit comme le phénomène du selfie comme un bon signe par rapport au écrans, les individus maîtrisent de plus en plus leur image, et l’autonomie exercée est intéressante pour ceux-ci.

En outre, le selfie signifie ”j’y suis, je regarde, je le vis”. On devient ainsi acteur, narrateur de l’événement ce qui s’inscrit parfaitement dans nos sociétés de l’urgence.

Il y a une victoire de l’usage sur le contenu : on prendra ainsi l’exemple de Snapchat la photo est supprimée quelques secondes après son apparition. Le selfie a une dimension ludique, une liberté supplémentaire pour l’usager encourage ainsi un usage informel ou relâché.

Avant on était dans un monde où notre image était inexistant où elle était réservée à l’Élite. Aujourd’hui, il y a une augmentation énorme de notre image dans la sphère publique et on la maitrise, en d’autres mots on maîtrise le “self”.

Le selfie théâtralisé

 

On pourrait comparer le phénomène du selfie à la télé-réalité tel un spectacle à l’écran auquel le public est déjà bien habitué. L’individu se met en scène et fait en quelque sorte un récit de soi, les autres le regarde et ainsi se divertis et comble les moments de solitude. Le selfie est donc devenu une sorte de nouvelle télé-réalité ou le fait de partager provoque un “moment d’émulation” et le recevoir ne demande pas vraiment de difficulté.

Dans le selfie, comme dans la télé-réalité, il y a un objectif de partage et de communication qui est de faire frémir le spectateur. Le selfie a ainsi cette capacité à capter l’attention d’une époque et capter la manière dont les gens se regardent, à capter les discours sur ces attentions. Au même titre que la télé-réalité, le selfie invite à l’identification de gens comme “tout le monde”  qui se mettent en scène tel un spectacle et avec une proposition de lecture simplifiée et simpliste de la vie. Le selfie au même titre que la télé-réalité fait de l’entité « moi » une véritable scène de spectacle.

Notre “moi” identitaire se confond avec notre identité numérique ce qui est inattendue pour les sociologues et les psychologues qui appellent cela un « hyper individualisme  anxieux » où l’individu, malgré la multiplication des échanges compulsifs avec les autres sur les réseaux sociaux, se retourne sur lui-même

Le selfie révèlerait ainsi une faiblesse, une fragilité, qui apparaîtrait comme une béquille narcissique qui vise à camoufler la place liée au manque d’affection. Le selfie remplit l’individu d’images, de partage de nos moments de vies pour combler un manque. Il permet ainsi de laisser sa trace par touches et aux autres de participer au monde d’une autre manière que les dispositifs précédents.

Dans la société des nouvelles technologies, le « self » est toujours à la recherche d’un regard dont le selfie est le modèle idéal puisqu’il permet de regarder et d’être regardé. Dans la pensée du self, les interfaces à maîtriser ne sont pas uniquement le fait de se prendre en photo, mais aussi celles de publier du contenu. Le selfie est le prolongement d’un courant culturel qui consiste à parler de soi à travers ses goûts et ses images. Il appartient à ce « bal des egos » de Laurent Schmitt, célèbre psychiatre, qui annonce la théorie que le langage commun dans lequel l’individu exprime sa personnalité est de manière démesurée. Le sytème social honore cette mise en abime de soi et la récompense est le  système des likes. Le selfie est ainsi une activité au service de l’intégration sociale. Pour l’anonyme, l’estime de soi ne se trouve plus uniquement dans la sphère privée mais aussi dans la sphère publique. Cette logique de l’exposition a une spécificité, elle fonctionne selon une modalité du regard qui est un phénomène nouveau qui pourrait se transposer en disant “je me regarde, je te regarde et je te regarde me regarder”. Ce fonctionnement est propre au phénomène du selfie . L’oeil dans ce cas là, permet de toucher par le regard, de dévêtir, de caresser des yeux mais aussi par le selfie de se déshabiller au regard de l’autre. C’est beaucoup moins dangereux que dans la vraie vie et ça peut procurer autant de plaisir.

 

2) D’autres approches du selfie, outre la représentation de soi.

 

Le selfie comme message

 

Pour Pauline Escande-Gauquié, le selfie a pour but d’envoyer un message soit authentique, soit totalement artificiel, mais dans tous les cas, il y a une véritable création de message. Le selfie est une sorte d’espéranto : il est universel, impactant, émotionnel et c’est en cela qu’il fonctionne. Il sert à dire : ” j’atteste l’événement que je vis ”.

Le message est l’association de la dimension visuelle par rapport aux données échangées car elle permet de fournir des indications de situation (arrivée, ou présence dans un lieu…).

 

Le décor est important, le selfie n’est pas un autoportrait mais un “partage”. On cherche ainsi à inverser le regard, le regard est vers le monde et non plus vers soi. Dans certains selfie, c’est l’arrière-plan qui est important (exemple du requin à l’arrière-plan) certains sont ainsi dans l’oubli de soi, et sont prêt à se mettre en danger pour divulguer ce message “j’y suis, je regarde, je le vis”.

Le selfie comme rôle d’intégrateur social

 

Le phénomène est planétaire et total. De sa salle de bain au stade de foot en passant par la Maison Blanche tout est bon à être selfié. Le selfie a pénétré toutes les sphères de la société : privée, publique, professionnelle, people, économique et politique et toutes les catégories sociales et les classes d’âges des pays riches dû à l’équipement du smartphone

On pourra citer comme exemple le selfie de politique comme François Hollande, de Barack Obama ou le selfie des Oscars, ce qui donne une certaine légitimité à ce phénomène. Ces personnalités s’y mettent ainsi pour capter le regard d’un public qui ont plus de difficulté à viser. Gunthert apporte ainsi une théorie très intéréssante qui nous raconte qu’autrefois, que la classe populaire copiait les manières des stars.Désormais ce sont les célébrités qui reproduisent les modèle issus des classes populaire, notamment ici, le selfie.

Au départ pourtant, le selfie est un phénomène très générationnel, très présent chez les jeunes qui sont nés avec les réseaux sociaux et les écrans. Et puis en 2012, le phénomène explose, se répand et se démocratise. SI on cherche à trouver les raisons, cela sera bien sûr technologique notamment avec l’apparition des premiers Iphone de la marque Apple dont l’interface est conçue autour d’un écran tactile disposant d’un appareil photo-caméra et sa fonction « reverse » et de poster la photo sur le web avec le haut débit et l’arrivée de nouveaux acteurs que sont les plateformes de partage tels que Facebook, Flickr et Tumblr.

L’équipement et sa facilité d’utilisation rendent plus facile l’expansion du selfie. Les plateformes de partage et les réseaux sociaux font parties intégrante d’une réalité augmentée qui grandit. La photographie partagée permet d’augmenter les relations sociales de millions d’individus car elle a une force d’impact beaucoup plus grande que le langage classique car elle est universelle.

 

Un outil marketing puissant pour les entreprises

 

Le fait que de plus en plus de personnes passe du temps sur les réseaux sociaux permet de faire une stratégie de communication en fonction de celui-ci, et le selfie est au coeur des utilisations des réseaux sociaux. Il permet de cibler une population jeune.

On pourra aussi prendre l’exemple des musées, le selfie est ainsi une sorte de publicité gratuite pour celui-ci, les selfies sur Instagram par exemple permet d’attirer une population qui ne va pas forcément au musée. Le selfie devient ainsi une véritable arme de communication.

Le selfie est en cela peu coûteux, et très visible, et engage le pathos émotionnel, il est authentique et ne paraît pas surjouée, c’est donc un outil marketing redoutable.

On pourra aussi citer une autre sorte de marketing né avec l’apparition de ce phénomène et sur les réseaux sociaux, l’apparition des influenceurs via Instagram qui permettent aux marques de se faire connaître.

C’est pour ça que les gens adorent regarder les selfies des autres. Les stars ont très bien compris la puissance du genre selfie sur le réseau social. C’est elles qui participent en 2012 à faire rapidement se répandre le phénomène en partageant des selfies de leur quotidien intime sur les réseaux sociaux. En plus c’est tout « bénéf » pour elles car elles deviennent leur propre paparazzi, contrôlent leur image et ça ne leur coûte rien.

 

3) Etude de cas : catégorisation du selfie sur Instagram

 

Gunther dans L’image conversationnelle interroge l’évolution des nouveaux usages de la photographie numérique. Il prend l’exemple des purikuras au Japon, qui est l’une des premières formes du selfie. Le purikura est un photomaton dans lequel les personnes peuvent se prendre en photo en ayant la possibilité de traiter l’image capturée. Cependant, ce n’est pas une pratique que l’on a vu se développer au-delà des frontières japonaises, si ce n’est durant les conventions sur les cultures asiatiques qui se tiennent en France mais qui restent temporaires.

Dans son développement, l’auteur fait ressortir la place prenante de l’image dans nos conversations. En effet, nous, les utilisateurs utilisons de plus en plus l’image, non plus pour capturer un moment comme autrefois, mais comme un message lui-même. On pense à la photo que l’on prend pour déclarer un sinistre. Mais son argument sur l’importance du décor semble pertinent.

Pour appuyer son argument et rendre compte du phénomène, nous avons étudié un échantillon de 504 photos d’une application qui est Instagram. Cette étude nous permet de comprendre l’importance donnée à l’espace autour de soi sur un selfie.

Instagram est une application dont l’utilisation est principalement sur le mobile et propose un service de partage de photos et de vidéos. En date du 1 février 2017 elle recense 600 millions d’utilisateurs mensuels et 400 millions d’utilisateurs quotidiens, d’après le siecledigital.fr.

Sur Instagram il est donné aux utilisateurs la possibilité de taguer leurs photos grâce à des mots-clefs en utilisant les hashtags. Dans notre cas, nous avons fait remonter les 504 dernières photos prises grâce au hashtag “selfie”. En effet, lors de la recherche, l’application nous affiche les dernières photos taguées en les affichant de la plus récentes à la plus vieille.

 

Nous avons catégorisé les 504 photos pour en ressortir des typologies du selfie :

  • montrer son visage ou son corps mais en étant seul(e) sur le selfie,
  • montrer son visage ou son corps en étant accompagné(e),
  • selfie dont l’importance est également donné au décor en arrière-plan,
  • et enfin les selfies où les personnes sont accompagné(e)s de leurs animaux.

Voici ci-dessous ce qu’a donné le comptage de ces typologies :

 

Tableau 1 : catégorisation des 504 selfies sélectionnés sur Instagram en % (février 2017)

Description Quantité Sur 504 photos (en %)
Montre son visage ou son corps en étant seul(e) 361 71,62%
Montrer son visage en étant accompagné(e) 71 14,08%
Importance du décor/paysage en arrière-plan 49 9,72%
Accompagnée d’animaux 5 0,99%

 

Comme nous pouvons le voir dans ce tableau, le selfie se pratique majoritairement seul(e). Sur 504 photos prélevées, 71,6% des photos sont des selfies où le sujet est seul(e). Pour cette typologie nous avons comptabilisé les portraits où les sujets seul(e)s, montrent leur visage ou une partie de leur corps. Ce type de selfie peut être poussé à l’extrême comme raconte ce psychanalyste, Fabian Fajnwaks, enseignant à l’Université de Paris VIII (département de psychanalyse), sur l’histoire d’un jeune britannique, Danny Bowman, de 19 ans diagnostiqué dysmorphophobique, trouble de l’image de soi.

En effet, ce jeune britannique qui a commencé à faire des selfies à l’âge de ses 15 ans, “Lui aussi était à la recherche de l’image parfaite. Il est arrivé à faire 200 selfies par jour, et à passer plus de 10 heures à suivre, sur les réseaux sociaux, les commentaires sur ses photos…”5. Ne parvenant pas à trouver le selfie parfait, il a tenté de se suicider.

En donnant pour exemple ce cas extrême, nous pouvons nous poser la question, dans une autre problématique, la question du selfie comme trouble de l’image de soi. Deux choses qui semblent paradoxales car l’objet du selfie est de se montrer soi mais peut révéler aussi la difficulté à accepter son corps, son image, signe d’une trouble de la dysmorphophobie.

 

Echantillon n°1 de photos sélectionnées sur Instagram avec le hashtag #selfie : sujets qui montrent leur visage et/ou leur corps (février 2017)

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Dans ces selfie où les sujets montrent leur corps ou seulement une partie, nous révèlent le narcissisme excessif pour le corps. Les sujets montrent leur musculature, leur poitrine allant jusqu’à la pose nue, phénomène amplifié par des célébrités de la télé-réalité très influençantes telle que Kim Kardashian qui compte actuellement 92 millions d’abonnés.

En effet, le 7 mars 2016 elle publie une photo d’elle nue créant une polémique chez les médias. Elle réitère la photo nue le 30 mars 2016 en réponse à ces polémiques6.

 

Photos des selfies nues de Kim Kardashian le 7 et le 30 mars 2016 (Instagram).capture-decran-2017-02-13-a-23-09-21

 

Cette dernière photo se rapporte au bashing, autre phénomène qui se répand avec le selfie qui peut être utilisé à mauvais escient. Le bashing consiste à critiquer, attaquer, dénigrer une personne ou un sujet. On pense notamment au cas français où le Président de la République est visé. En effet, lors d’une visite en Suisse, le Président français s’est laissé prendre en photo avec l’un des passants qui a posé avec un doigt d’honneur7. Cette situation pose la question du contrôle de son image lorsque l’on pose accompagné(es).

 

Sur les 504 photos, 14% d’entre elles sont des selfies pris accompagné(e)s. Des sociologues comme Catherine Lejealle parle de “usies” ou de “groufie” pour désigner les selfies de groupes. D’après le sociologue, l’intérêt du “usies” est le même que celui du selfie. L’idée est plutôt de montrer les personnes avec qui l’on est. Cette tendance est permise notamment grâce maintenant aux perches qui permettent des prises de vue beaucoup plus larges. En réalité le terme “groufie” a été inventé par un fabricant chinois de téléphones, Huawei, qui s’est saisi de l’ampleur du selfie pour proposer leur nouvel appareil qui permettrait des selfies de groupes. Cette technique marketing nous donne à voir la dimension de la pratique du selfie. Le plus connu et le plus partagé est celui pris aux Oscar de 2014 par Ellen DeGeneres entourés de grandes célébrités américaines, post retweeté plus de 3 millions de fois par les internautes sur Twitter.8

 

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Echantillon n°2 de photos sélectionnées sur Instagram avec le hashtag #selfie : sujets qui prennent des selfies en groupe (février 2017)

Comme nous pouvons le voir dans cet échantillon, le nombre de personnes présentes et les lieux où sont pris les selfies sont divers et nombreux. Il n’y a pas de règles.

 

Néanmoins, le choix du lieu est une justification pour se prendre en photo. En effet sur les 504 photos, 9,7% des photos insistent sur l’importance du décor ou d’une situation en arrière-plan.
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Echantillon n°3 de photos sélectionnées sur Instagram avec le hashtag #selfie : sujets qui prennent des selfies en donnant de l’importance au décor en arrière-plan (février 2017)

Dans l’idée de l’image conversationnelle de A. Gunthert, comme l’image étant un message, dans ce type de selfie, nous retrouvons cette idée.

En effet, ces photos sont des “regardez où je me trouve” ou bien “regardez ce que je fais” et qui sont partagés à une communauté large d’Instagramers9 surtout quand elles sont publiques10. Les situations dans lesquelles sont prises ces selfies sont raisonnables notamment lorsqu’on pense aux selfie de l’extrême. L’addiction au selfie poussent les individus à se mettre dans des situations extrêmements dangereuses comme on peut le voir dans les photos ci-dessous :

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Capture du compte Instagram d’Angelina Nikolau11 (février 2017).

 

Les sujets de ces selfies cherchent à avoir l’exclusivité d’un décor, d’un paysage qui est inaccessible aux autres, bien qu’ils ne soient dans la plupart des cas, dans des situations d’illégalité. Les sujets ne se donnent aucune limites quand on énumère les nombreux cas de morts après s’être pris en selfie. C’est ce que conclut le magazine Mashable12, qui dit qu’en 2015, le selfie fait plus de morts que les attaques de requins.

Pour conclure cette étude, cet échantillon peut sembler très faible compte tenu du nombre important d’utilisateurs et de contenus publiés mais le temps et les moyens ne sont pas assez importants pour nous permettre une analyse plus empirique. Les situations sont d’autant plus multipliées avec la circulation importante des données sur les réseaux sociaux et la popularisation du selfie dans toutes les sphères (privée et publiques). Néanmoins les exemples qui complètes ces analyses donnent à voir partiellement les cas extrêmes qui entourent le selfie.  

Conclusion

Le selfie, dont l’ancêtre est l’autoportrait, s’est entendu et s’est popularisé grâce aux évolutions des téléphones mobiles et au développement d’applications mobile de partage de photos, dépassant ainsi toutes les sphères. Elle diffère ainsi de l’autoportrait par une notion cruciale qui est le partage d’un message, qui implique des réactions voir même de la conversation chez les usagers. Mais le selfie ne pourra pas se renouveler à l’infini. Le selfie va t-il disparaître ? C’est la question que s’est posée Pauline Escande-Gauquié, dans son livre Tous Selfie. Elle en a conclu que ce n’est pas un effet de mode et qu’on retrouve la notion de panique morale13 qui ne fonctionne jamais comme pour la télé, le rock, la radio.

Ce qui est assez étonnant c’est qu’on a un recul sur le selfie que maintenant, alors que ce phénomène date de 10 ans. Seule une étude sérieuse est actuellement faite14.

Les réseaux sociaux et d’une certaine manière le smartphone en général agissent depuis quelques années comme un prolongement de soi. Le résultat ce sont des transformations dans le rapport de l’autre à soi et de soi aux autres. Le but d’un selfie est avant tout d’être partagé de manière publique au plus intime. Un selfie non vu n’a aucune utilité objective,

Comme nous avons pu le voir le selfie flirte parfois avec le scandale, on cherche ainsi à prendre le pouvoir avec celui-ci, on peut ainsi jouer avec les images, les manipuler, le selfie fait partie intégrante de la génération des réseaux sociaux, est en quelque sorte un contre-pouvoir.

1)Tous Selfie – Pauline Escande-Gauquié Editions François Bourin, septembre 2015.

2) http://selfiecity.net/

3) Gunthert André, « L’image conversationnelle », Études photographiques, 31 | Printemps 2014, [En ligne], mis en ligne le 10 avril 2014. URL : http://etudesphotographiques.revues.org/3387. consulté le 12 février 2017.

4) Selon Encyclopédia universalis : Jeune homme de la mythologie grecque, doué d’une grande beauté. Dans Les Métamorphoses d’Ovide, il est le fils du dieu-fleuve Céphise et de la nymphe Liriopé. À sa naissance, sa mère apprit de Tirésias qu’il vivrait longtemps, pourvu qu’il ne vît jamais son propre visage. Cependant, arrivé à l’âge adulte, il s’attira la colère des dieux en repoussant l’amour de la nymphe Écho. Poussé par la soif, Narcisse surprit son reflet dans l’eau d’une source et en tomba amoureux ; il se laissa mourir de langueur ; la fleur qui pousse sur le lieu de sa mort porte son nom. Selon une autre version rapportée par Pausanias, c’est pour se consoler de la mort de sa sœur jumelle, qu’il adorait et qui était faite exactement à son image, que Narcisse passait son temps à se contempler dans l’eau de la source, son propre visage lui rappelant les traits de sa sœur.

5) ALVAREZ Bruno, “Elle fait de la chirurgie pour être comme son selfie”, Ouest-France.fr, 10 février 2017.

6)Rédaction du Huffingtonpost, “Selfie nue : Kim Kardashian remet ça… avec Emily Ratajkowski”, huffingtonpost.fr, le 30 mars 2016. http://www.huffingtonpost.fr/2016/03/30/selfie-nue-kim-kardashian_n_9576326.html

7)REVEL-DUMAS Céline, “Le selfie de François Hollande avec un doigt d’honneur”, RTL.fr, 14 avril 2015 http://www.rtl.fr/actu/insolite/le-selfie-de-francois-hollande-avec-un-doigt-d-honneur-7777394915

8) FERENCZI Alexis, “Oscars 2014: un selfie d’Ellen DeGeneres pendant la cérémonie bat des records sur Twitter”, le 3 mars 2014

9) Néologisme que nous employons pour désigner les utilisateurs d’Instagram.

10) Il est possible de mettre son compte en mode privé et restreindre l’accès aux utilisateurs.

11) BERTAUX Mylène, “Instagram, Angelina Nikolau et ses vertigineux selfies de l’extrême”, madame.lefigaro.fr, le 24 août 2016.

12) METRONEWS, “En 2015, les selfies ont fait plus de morts que les attaques de requins”, LCI.fr, le 22 septembre 2015

13) Selon wikipédia La panique morale est un concept d’origine nord-américaine (« moral panic »), sans équivalent exact en français, qui désigne une réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées « déviantes » ou dangereuses pour la société

14) on peut la retrouver sur le site selfiecity.net.

BIBLIOGRAPHIE

GUNTHERT André , L’image conversationnelle, Études photographiques, 31 | Printemps 2014.

ESCANDE-GAUQUIE Pauline Tous Selfie – Editions François Bourin, septembre 2015 https://books.google.fr/books/about/Tous_selfie.html?id=YnxNCgAAQBAJ&redir_esc=y

TISSERON Serge, « Intimité et extimité », Communications, 1/2011 (n° 88), p. 83-91.

 

WEBOGRAPHIE

BERTAUX Mylène, “Instagram, Angelina Nikolau et ses vertigineux selfies de l’extrême”, madame.lefigaro.fr, le 24 août 2016.

FERENCZI Alexis, “Oscars 2014: un selfie d’Ellen DeGeneres pendant la cérémonie bat des records sur Twitter”, le 3 mars 2014

REVEL-DUMAS Céline, “Le selfie de François Hollande avec un doigt d’honneur”, RTL.fr, 14 avril 2015

WILKIPEDIA “La panique morale”, consulté le 9 février 2017

UNIVERSALIS « NARCISSE, mythologie  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 février 2017. URL : jhttp://www.universalis.fr/encyclopedie/narcisse-mythologie/

METRONEWS, “EN 2015, LES SELFIES ONT FAIT PLUS DE MORTS QUE LES ATTAQUES DE REQUIN”, LCI.fr, le 22 septembre 2015

HUFFINGTON POST, “Selfie nue : Kim Kardashian remet ça… avec Emily Ratajkowski”, huffingtonpost.fr, le 30 mars 2016. http://www.huffingtonpost.fr/2016/03/30/selfie-nue-kim-kardashian_n_9576326.html

PROJET SELFIECITY, 2014, Equipe Selfie city,  http://selfiecity.net/

 

PODCASTS

 

FRANCE INTER, La tête au carrée, Tous selfie ? 5 oct. 2015 Par Mathieu Vidard

FRANCE INTER, La nuit est à vous, Selfie et vantardises,01 oct. 2015 Par Noëlle Bréham
FRANCE INTER, Le débat du midi, Peut-on se noyer dans son selfie ? 21 août 2015 Par Thomas Chauvineau

 

Sophie CHHOEUM

Marion GUEMAS

CMW GRP2

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